El Deir, oasis de Kharga (Egypte)

Le site archéologique d’El Deir se situe au Nord-Est de l’oasis de Kharga, à 200 km environ à l’Ouest de Louxor, au milieu du désert qui sépare l’Egypte et la Lybie. Contrôlant le passage qui permettait de relier l’oasis à la vallée du Nil, l’endroit a connu plusieurs occupations successives dans l’Antiquité : les missions archéologiques françaises, menées à partir de 1998 ont en effet montré des traces d’occupation perse, ptolémaïque, c’est-à-dire grecque, romaine et enfin chrétienne, soit une présence presque continue du Ve siècle avant J.-C. jusqu’au Ve siècle après J.-C. !

1. La forteresse et l'Oum Ganaïm - Photo BN Chagny

1. La forteresse et l'Oum Ganaïm - Photo BN Chagny

Le témoignage le plus spectaculaire de ces dix siècles d’occupation antique est l’imposante forteresse romaine de briques crues qui se dresse encore aujourd’hui au pied de l’Oum-Ganaïm, montagne escarpée qui marque la limite Nord de l’oasis de Kharga. Avec ses 75 mètres de long et ses 12 tours rondes conservées sur près de 15 mètres de hauteur, cette forteresse rappelle qu’une importante garnison romaine avait été cantonnée là vers la fin du IIIe siècle ap. J.-C. Pendant la Première Guerre Mondiale, la forteresse a d’ailleurs repris du service, abritant cette fois-ci des soldats britanniques qui ont abandonné derrière eux des baraquements vides, de nombreux graffitis et quelques objets épars au milieu des vestiges antiques. Il a fallu enlever plusieurs tonnes de sable pour retrouver le sol des baraquements romains : la porte ouverte avait laissé entrer le sable à l’abandon du camp, et la voûte s’était effondrée sur une petite dune timide, poussée à l’intérieur de la pièce par les caprices du vent.

2. Forteresse vue du ciel - Photo BN Chagny

2. Forteresse vue du ciel - Photo BN Chagny

Un peu plus loin, plus discret, se dresse un temple, plus ancien que la forteresse, dédié à Amon d’Hibis : il remonte au IIe siècle av. J.-C. au moins.  Lui aussi est bâti en terre crue : rien à voir avec les temples grecs que l’on connaît ailleurs, cernés de colonnes de marbre ! Pourtant il devait être lui aussi majestueux, tout l’intérieur orné d’un enduit peint avec des décors colorés. Les pièces qui le composent fourmillent de vestiges : tessons de céramique, monnaies, fragments de statuettes, papyrus grecs et démotiques, mais aussi lambeaux de cuir, noyaux de dattes, fleurs et fruits à demi-mangés, cordelettes et tresses végétales. Le désert a tout conservé ! Toutes les matières que l’humidité décompose sous nos climats tempérés sont ici miraculeusement intactes, préservées par la sécheresse. Et il ne s’agit pas seulement d’objets…

3. Baraquement romain en cours de fouille - Photo RM Bérard

3. Baraquement romain en cours de fouille - Photo RM Bérard

Les missions archéologiques menées depuis 1981 sous la direction de Françoise Dunant ont en effet permis de mettre au jour cinq nécropoles dont les centaines de tombes, creusées dans la roche ou le sable, racontent l’histoire de cette occupation passée : plus de 700 momies et squelettes des époques perses, ptolémaïques et romaines ont été mises au jour ; 112 autres datent de l’époque chrétienne. Ici pas de sarcophages massifs comme ceux des pharaons, mais de simples corps, parfois enveloppés de bandelettes, parfois encore vêtus et parfois nus. Certains reposaient autrefois dans des sarcophages de calcaire ou de bois mais les pilleurs de tombes ont fait de nombreux dégâts, volant tout ce qui pouvait être vendu, abandonnant des morceaux de corps que l’on rencontre parfois, tristes témoins, dans le sable.

4. Parcellaire agricole et puits vus du ciel - Photo BN Chagny

4. Parcellaire agricole et puits vus du ciel - Photo BN Chagny

Mais tous ces hommes et ces femmes, tous ces enfants, ont habité un lieu bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. El Deir a connu l’eau, et l’abondance. C’était alors une oasis, savamment irriguée par la canalisation de sources souterraines dont l’exploitation a laissé sa trace dans le paysage. En effet, cela fait maintenant quelques années que la mission archéologique française, désormais dirigée par Gaëlle Tallet, a porté son attention sur ces petites buttes de terres qui quadrillent la plaine autour de la forteresse romaine, et qui marquent en fait les limites d’un ancien parcellaire agricole. Ponctué de puits, ce quadrillage permettait d’irriguer des champs qui ont nourri tant d’habitants antiques. Aujourd’hui tout n’est plus que désert, mais il faut imaginer ce désert verdoyant, plein de vie : une ancienne palmeraie rappelle encore une époque qui n’est pas si lointaine où la plaine était cultivée – mais les troncs dépourvus de palmes sont aujourd’hui tous morts.

El-Deir est redevenu désert. Cerné de dunes, superbe d’isolement et de soleil. Mais chaque année en janvier les archéologues reviennent, et lorsque le 4×4 franchit la dernière dune, et qu’apparaît la forteresse, alors, palmiers ou pas, la réalité vaut cent fois la beauté des mirages !

Reine-Marie Bérard

Pour en savoir plus :

  • BRONES (S.), DUVETTE (C.) – Le fort d’El-Deir, oasis de Kharga. « État des lieux » architectural et archéologique. Bulletin de l’IFAO, 107, 2007.
  • DUNAND (Fr.), LICHTENBERG (R.), « Dix ans d’exploration des nécropoles d’El-Deir (oasis de Kharga). Un premier bilan », Chroniques d’Egypte 83, 2008, p. 258-288.
  • DUNAND (Fr.),, BOUTANTIN (S.), BRONES (S.), HEIM (J.-L.), LETELLIER-WILLEMIN (F.), LICHTENBERG (R.), TALLET –G.) – El-Deir. Nécropoles, II-IV, Paris, Cybèle.
  • TALLET (G.), GRADEL (C.), GUEDON (S.) –  Le site d’El-Deir, à la croisée des routes du désert occidental : nouvelles perspectives sur l’implantation de l’armée romaine dans le désert égyptien. Dans : BALLET (P.) ed. – Grecs et Romains en Égypte. Territoires, espaces de la vie et de la mort, objets de prestige et du quotidien. Actes du Colloque International de la SFAC. Le Caire, IFAO, 2007.
  • TALLET (G.) – Culture matérielle et appartenances ethniques: quelques questions posées par les nécropoles d’El-Deir (oasis de Kharga, Egypte).Dans : MÜLLER (C.), VEÏSSE (A.-E.) –  Culture(s) matérielle(s) et identités ethniques, Supplément aux Dialogues d’Histoire Anciennes, 2011.

Sites internet :

Merci à Reine-Marie pour cette présentation complète et passionnée !

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Publié le 7 mars 2012, dans Carnet d'archéologie. Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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